A Chellah, le livre sort de ses pages

A Chellah, le livre sort de ses pages

RABAT, samedi 10 octobre 2026 – Il faut d’abord franchir la porte. Celle de Chellah, massive, flanquée de ses tours crénelées, dessine dans la pierre jaune une arche si haute qu’elle semble ne s’être jamais refermée depuis le XIVe siècle. On passe sous elle comme on tourne une page. De l’autre côté, les bruits de Rabat s’éteignent d’un coup. Il ne reste que le froissement des feuilles, le claquement lointain d’un bec de cigogne et, plus bas, des éclats de voix, des rires, un dé qui roule.

C’est là, en ce samedi lumineux d’octobre, que l’on joue. Pas n’importe où, à l’ombre d’un site que l’on dit romain par ses fondations, mérinide par ses murailles et ses tombeaux, et inscrit depuis 2012, avec le reste de la ville, au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Au bas de l’allée qui descend vers les vestiges, sous de grands arbres dont les branches filtrent la lumière, les tables ont été dressées. Sur chacune, un univers. Ici, de la géographie. Là, un peu d’histoire. Plus loin, une bibliothèque où l’on peut emprunter des livres.

Des bénévoles en gilets, le sourire facile et l’explication patiente, circulent d’une table à l’autre. Chacun rappelle les règles du jeu à son groupe. Une fille pose une carte sur la table, hésite, se trompe, éclate de rire. On ne sanctionne pas l’erreur ici, on la commente. Ceux qui connaissent la maison reconnaissent la méthode. Chez Les Petits Débrouillards, on apprend en faisant, et l’on se trompe pour comprendre.

Aujourd’hui, on célèbre le livre sans un seul livre ouvert sur les tables. Ou presque. Les cartes de questions sont autant de fragments de savoir, de petits chapitres à découvrir au hasard d’une case.

Pendant que les joueurs discutent, des curieux s’arrêtent devant la bibliothèque, lisent les titres, demandent un livre.

Cette ambition de rendre la lecture désirable pour tous les âges est au cœur de l’événement. L’UNESCO a distingué Rabat pour son engagement en faveur de la littérature, de l’autonomisation des jeunes et des femmes par la lecture, et de la lutte contre l’analphabétisme. Lancée le 24 avril, l’année de célébration comprend 342 événements. Celui-ci n’est pas le plus bruyant. Il est peut-être l’un des plus convivial.

Pendant ce temps, Chellah vit sa vie. Un chat gris traverse la partie en cours, hésite devant un plateau, s’allonge sur une marche de pierre tiédie par le soleil. Un autre, tigré, observe les joueurs depuis un muret, l’œil mi-clos. Les enfants lui font signe, il ne daigne pas répondre. Au-dessus, sur le minaret et les pans de murs, les cigognes ont élu domicile et claquent du bec à l’unisson.

Des touristes, appareil en bandoulière, descendent l’escalier de pierre. Beaucoup s’arrêtent, intrigués. Un couple d’Européens s’approche d’une table, on lui tend un jeu de cartes, on lui explique les règles en anglais.

Vers la fin de l’après-midi, la lumière dore les murailles. Les bénévoles rangent les pions, regroupent les cartes, répondent aux derniers curieux. Un enfant ne veut pas partir. Sa mère lui promet qu’on reviendra. Il demande si on pourra jouer encore. On lui dit que oui.

À la sortie, sous l’arche monumentale, il se retourne une dernière fois. Derrière lui, les ruines impassibles regardent le savoir se transmettre autrement, en jouant.

Racha Benerradi